La maison (version 4)

Une dernière fois, on ferait semblant. D’être forts et beaux comme des tulipes roses dans la fraîcheur d’avril. D’être vert d’espoir comme le gazon scintillant qu’on vient d’arroser. D’être solides comme les chênes centenaires à l’arrière et fragiles comme le bouleau trop maigre esseulé à l’avant.

Une dernière fois, on ferait semblant. D’être ensemble à guetter une voiture qui arrive, un invité qu’on attend. Nos visages collés à la baie vitrée du salon. Petite buée petites bouches collées sur la vitre froide. Bande sonore d’avions qui décollent, de tondeuse à gazon alentours et de camionnette de glaces dans la cité. Je suis sûre qu’on y arriverait tous sans exception. Parce que je crois aux objets qui soutiennent, aux plantes et aux insectes qui se souviennent, au vent frais qui nous connaît trop bien et s’infiltre complice, dans cette maison.

Une dernière fois, on ferait semblant de se précipiter pour ouvrir. Le grand portail et son vernis orange et chaud qui agrippe la peau. Les dalles de pierres cabossées grignotées de pissenlits. Les sapins bleu merle, les figuiers, les palmiers même puisqu’on y est, n’oublions personne, même ceux que je n’ai jamais aimés.

Ils entreraient, ceux qu’on attend. On les laisserait s’aventurer sur la terrasse, dans le salon bleu, tapis arabisant. Allez-y, je vous en prie asseyez-vous avec nous, un instant.

Je suis sûre qu’on y arriverait, on ressortirait la table de ping-pong délavée, et les vélos rouillés et les ballons crevés par le temps.

On trouverait quelques jouets qui traînent encore dans les placards, les plus petits se sentiraient bien encore une fois, une dernière fois dans ma maison d’enfant.

Bien vite, il ferait chaud et on ouvrirait grand toutes les portes, on passerait du frais au beau, on boirait de l’eau glacée en parlant et en riant.

Ce jour-là, ce dernier jour, je crois que je vous laisserai tous manger sans moi, des saveurs sucré-salé, j’en ai plein l’estomac. Et des images de tablier qui porte des grands plats et des fourchettes levées de viande braisée qui arrivent côté droit. Je sais trop bien comment ça se passe, le sel, le citron, le piment, le pain chaud de l’autre côté et le vin qui coule sur la nappe, tout ce rouge violacé imprégné sur ce blanc.

J’ai toujours su qu’un jour on allait la quitter, et que ça serait en pleurant, j’ai toujours su qu’entre elle et moi, c’était compliqué, construite lorsque je suis née, une sœur de pierre, c’est écrasant.

Bref ce jour-là, ce dernier jour, je ne resterai pas à table avec vous 5, 8, 11, 20, 27 bien sagement. J’irai saluer un par un chaque arbre, peut-être que je les toucherai pour la première fois en 40 ans. J’irai leur dire merci pour l’ombre la journée et le bruit des feuilles le soir. Je ferai couler le robinet fou dans un arrosoir en métal noir. J’égrènerai de la terre de bruyère entre mes doigts. Je crois que je serai même capable d’embrasser des buches de bois et d’enlacer les balançoires. Je crois que j’ai jamais autant pleurer en écrivant un texte. Je crois que j’ai jamais vraiment déménagé complètement malgré les grands rangements, malgré les années, et que mon cœur, va pas tenir.

J’irai donc saluer chaque arbre et les cailloux et les feuilles de laurier, et les rosiers et les lilas et les marrons par terre. J’irai toucher les murs en pierre au fond sur les côtés, les crépis, les briques, je ne veux rien oublier, je n’oublierai rien de caresser, de ma main tremblante un peu gênée de tant de sensibilité, timide, à l’envers.

Et je regarderai ce ciel du mieux que je pourrai car je ne peux pas l’embrasser. Ce ciel bleu et mes nuages, mes nuages d’enfant. Je vous parle pas de l’intérieur mais ça prendra aussi un long moment. Le radiateur de la cuisine que je collais en révisant mes leçons le soir. Et tous ces recoins sublimes, cheminée, rampe qui ne s’embarquent pas dans un carton, que je dois quitter, tous quitter, en même temps. Ces poignées de portes qui cèdent si facilement, chaque robinet je vous assure, chaque robinet et son bruit à lui, son débit, chaque marche de l’escalier  et poutre en bois, chaque cachette derrière les lits et vues d’en haut et vues d’en bas.

Et tout ce que je n’ai pas encore mesuré et qui manquera, le son d’ambiance derrière vos « Allo », le parfum du frigo plein et la chaleur des dalles derrière quand je passe chercher pied nu du linge qui sèche, la nostalgie se déploie déjà lourde et pleine sur chacun de mes souvenirs. Bien sûr, je sais, je confonds tout, les murs en crépis, les gens disparus, les sols en carrelage rouge, la peau des bébés, l’écorce des arbres blessés. Bien sûr, c’est un naufrage de l’intime, une tempête du dedans, c’est le terrible incendie qui me faisait si peur lorsque j’étais enfant.

Mais ça ira, je tiendrai le coup, je serai là pour fermer la porte derrière les gens. Ranger, trier, jeter et même sourire. Une dernière fois, je ferai semblant.

Limeil, vue accroupie.

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