L’instit’

Je rentre dans la cour de l’école, il est 17h. La pluie est restée suspendue dans le ciel, elle ne pouvait pas faire ça aux fanions. 

D’abord je suis émue par un souvenir, d’il y a 20 ans, d’il y a 1000 ans. J’étais la copine de l’instit’ stagiaire avec ma jolie robe d’été, je fumais en regardant la fête de l’école rue de Tanger, je parlais aux élèves comme à des adultes, un peu acide, un peu jalouse de leur statut d’enfant, sans doute parce que je ne l’avais pas encore quitté moi-même.

Aujourd’hui, je tiens un enfant dans chaque main, sautillants d’excitation à l’idée de taquiner du canard et de courir dans un sac plastique. Enfin une kermesse, enfin la vie, douce et sucrée qui reprend. Et la troisième là-bas, sous un grand arbre en fleurs, me regarde amusée, animant un stand pour aider son père.

Je suis devenue la femme du directeur, en jean débardeur, j’ai pas eu le temps de réaliser, on me regarde en chuchotant. J’ai plus de tabac à souffler pour brûler le stress, la douleur de la nostalgie qui m’étreint. Les kermesses délavées de mon enfance, le trac du spectacle, encore un bonbon, ça fait du bien.

Et puis, il fait son entrée dans ce brouhaha coloré, tout le monde a besoin de lui, chemise débraillée, son regard ailleurs, je le sais, me regarde quand même. Il redevient, en un pas assuré à travers la cour de récré, ce jeune homme qui sait toujours quelle direction prendre et comment soigner les blessures.  

J’ai pour la troisième fois envie de pleurer, je fixe ce ciel entre les tours du treizième, ce ciel qui m’a vue souvent dans ce quartier verser des larmes, avant de dire oui, avant d’accoucher, avant de danser ou de partir. La pluie se retient aussi, les nuages me disent « respire ».  

Je reste à l’écart, je profite encore un peu de le revoir de loin, s’agiter, parler, sentir sa tendresse se répandre au dessus de la foule. Je perçois des sourires complices, des mercis, des rires. Je pense à mon poème de Vian, celui qui a jauni dans mon portefeuille d’ado, « Je voudrais pas crever (…) Sans qu’on ait inventé les journaux en couleur et tous les enfants contents. »

Je dois rentrer maintenant, il est tard, il nous rejoindra après sa réunion. Il nous rejoindra nous quatre, quelle chance, quel honneur, quel trésor. Et avec lui, en ouvrant la porte comme tous les soirs, cette joie, cette bonté, cette énergie, matière première de tout poème, qui s’engouffre mêlée d’herbe humide et de roses juste écloses. Cette inspiration pour transmettre, respecter, jouer, vivre, renouvelée à chaque saison. Cette école toute entière, crayons, livres, ballons qu’il trimballe avec lui jusque dans la maison.

1er juillet 2021, kermesse du 37/40 rue du Château des Rentiers (Crédit Katrin Acou).

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