L’arrivée d’Oran

Je prends la photo sur le vieux Port de Marseille, comme si vous arriviez par la mer depuis Oran. Comme si mon geste pouvait remonter le temps, l’eau bleue se rider avec le même mouvement.

J’imagine le gros paquebot noir et blanc qui s’appelait le Sidi Bel Abbes s’amarrer sur le quai, vos estomacs noués, l’envie de courir, de sauter sur la terre ferme. Je me tourne vers la ville pour m’émerveiller de vos yeux d’enfants, les collines au fond, à droite la « bonne mère », à gauche la Majore, devant le Fort Saint-Jean et toute cette vie, le fourmillement de boutiques, les étals de poissons. 

Comme vous, je remonte la Cannebière à pieds, longe les façades qui devaient déjà abriter boutiques grand chic et restaurants prisés. Votre voyage ici s’est à peine arrêté. A viser loin, on fonce sans se retourner, on avale les années. 

Je tourne à gauche vers la gare Saint-Charles, happée par votre ancien empressement. Ça sent la viande grillée, le sucre collé, en fermant les yeux dans ce quartier, c’est comme si vous n’étiez pas partis, comme si le Maghreb, joyeux défilé, vous avait suivi. J’en ai la gorge serrée de vos propres pensées, le mal d’un pays que je n’ai pas connu et m’appelle pourtant, d’un tabouret sorti sur la rue, mon cœur si souvent s’orientalise. 

Je vois alors cette gare, cet immense escalier flanqué de deux palmiers. Qui a porté les valises ? Combien en aviez-vous ? Une pour les parents ? Une pour les enfants ? Vous êtes-vous repeignés dans le hall en entrant ? Sous la grande verrière en attendant le train pour Paris, j’entends piétiner vos souliers gris, je ressens la même faim à calmer en mangeant adossée aux bagages.

Et je devine vos vies prêtes à s’élancer vers Paris, Meknès depuis longtemps bien rangée au fond de vos yeux noirs, déjà le souvenir du périple, celui de la Méditerranée qui s’estompe, ses vagues de plus en plus douces bercent encore vos corps fatigués qui s’endorment jusqu’à la majestueuse et promise Gare de Lyon.

Cette masse d’eau qui jadis vous a portés et borde encore le port de Marseille sur mes photos ce matin. Bienvenu mes aïeuls, bienvenu papa, signé le futur qui n’oublie pas.

Marseille (Le Vieux-Port), mai 2021

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