L’homme de la pharmacie

Il a demandé un médicament pour les maux de ventre. Parfumé à l’orange. « Oui du Maalox, c’est bien ça », qu’il a glissé dans un petit sac en plastique usé. A sa voix rauque et sa démarche courbée, raide, on devinait le grand âge. Teint mat, yeux doux au dessus du masque. Tous ces nez et ces bouches qu’on ne voit plus et qui font s’emballer mon imagination. Si c’était lui, si c’était elle. Ils ne seraient pas morts. Rien ne me prouve qu’ils sont morts. Je n’ai jamais voulu voir les corps. Non, pour lui, ce n’est pas vrai, j’avais 16 ans, je suis restée plusieurs minutes, peut-être une heure lors de la veillée, à chanter dans ma tête, à prier en hébreux sans comprendre le sens des mots, emportée par la mélodie, la magie de la mélodie des chants hébreux qui vous transporte à travers les siècles et vous ôte la peur, même de la mort.

Je m’égare. Après avoir payé au guichet de la pharmacie à côté de l’homme- mon lait infantile, mes cotons- on s’est dirigé la petite et moi vers la sortie et j’ai tenu la barrière pour que le Monsieur- le vieux, jeune, au physique méditerranéen, pauvre, riche, voisin, inconnu, menteur ou sage, je ne saurais dire- passe avant moi.

Il a attendu longtemps parce que la petite n’arrivait pas à démarrer sur sa minuscule trottinette. On est restés comme ça, presque épaule contre épaule à attendre qu’elle ne glisse et qu’il puisse avancer, politesse, gentillesse, curiosité de ma part. Il est finalement passé devant nous sans me remercier et en sortant de l’officine- joli mot, les époques se mélangeaient de plus en plus fort dans ma tête- il a tourné son beau visage long et triste, son regard profond vers moi pour me dire « faites attention, fermez ! » d’un air sévère, paternaliste en me montrant quelque chose sur la gauche, de l’épaule, de façon un peu lasse, le bras juste décollé de sa jambe.

Au début, je croyais qu’il me parlait de la boulangerie du quartier car je venais d’annoncer à ma fillette « on va acheter du pain tout chaud ! » avec ma voix toujours trop haut perchée je le sens mais j’aime bien parler pour toute la rue.

Pour répondre au vieil homme, j’ai pris un regard interrogateur, exagéré comme je sais faire avec les enfants. Il a remontré précisément cette fois avec l’index l’objet de son conseil. Il me parlait de mon sac à mains, qui reste toujours ouvert, désespérément confiant.

J’ai répondu comme je l’aurais fait à un ami « ah oui merci vous avez raison mais vous savez je fais confiance aux gens ». Haussement d’épaules et de sourcils, il est resté bouche bée dans son masque (j’imagine) et nous a dépassé en marchant assez vite, décidément pour un homme âgé, il tenait la forme.

Mon cœur à ce moment a fait un grand bond dans ma poitrine et les larmes sont montées. Mélange de joie d’avoir réussi à lui répondre d’une façon aussi sincère, et de peur d’avoir croisé un fantôme.

Qui était cet homme qui me rendait plus berbère qu’hier, en quelques secondes de conversation, mes yeux devenus plus sombres et le froid de l’hiver plus insupportable ? Mélange de plaisir et de tristesse au fur et à mesure que cette sensation s’étalait dans ma gorge, dans mon ventre, sa voix, son mouvement, sa présence, peut-être sa taille ou sa peau aussi, sa barbe naissante, sa tenue grise, brune, le lainage du pantalon, toutes ces similitudes et dans le rapport aussi entre nous cette façon de me dire « tu devrais m’écouter » en sachant pertinemment que ma jeunesse n’en ferait rien, tout ceci avait fait renaître mon grand-père, avec le masque on ne sait jamais…

Laissez-moi délirer, laissez-moi finir. Et ça voudrait dire qu’on se serait recroisés ce matin à Vitry, sur Paul Vaillant Couturier, PVC comme on dit ici, lui sans savoir qui j’étais, m’aurait quand même aperçue. Et que j’aurais trouvé la force de lui montrer qui j’étais devenue. Cette femme confiante, trop confiante, parlante, trop parlante et sa petite fille toute joyeuse et sa trottinette et le pain chaud au bout de l’avenue. Et lui, cette silhouette, cet homme seul, gentil ou râleur, honnête ou malin. Je n’en saurai jamais rien.

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