La séparation

« La couleur de ce bébé ne me plait pas ». Cette phrase prononcée par l’infirmière a marqué le début de notre séparation. Emportée par cette blouse blanche aussi froide que rapide, tu as quitté ma chambre en un clin d’œil, le souvenir de ton petit berceau transparent presque irréel : avais-tu vraiment jamais existé hors de moi ?

Ils t’ont alors gardée longtemps en observation, branchée, écoutée, sondée, réchauffée, perfusée. Et le temps s’étirait. Ton père errait les yeux plein de larmes dans les couloirs de la maternité à la recherche d’explications. Le soleil de septembre, sa juste tiédeur. Mon corps endolori par la péridurale. Lourd, gauche, recousu. Mes cheveux en pagaille et mon teint gris. Et mon sourire, je ne comprenais rien. Pauvre folle dépossédée de son enfant. Encore sous le choc de la rencontre. A me remémorer ton visage dodu et tes cheveux noirs, à toucher mon ventre, mou, vide.  A la recherche de ton souvenir, le pyjama imprimé de petits oiseaux roses, le doudou lapin blanc. Puis la fatigue m’a privé du manque de toi, je me suis assoupie sans le vouloir. Lorsque j’ai réalisé que la nuit était tombée et que j’étais toujours seule (car aucun être autre que le tien, même ton père, ne pouvait m’arracher à la solitude), il me semble que j’ai poussé un cri. J’ai exigé qu’on te ramène. La réponse était non. J’ai hurlé qu’on devait me déplacer jusqu’à toi, même sale, même encore reliée à cette sonde urinaire, j’aurais traversé la maternité à plat ventre.

Une infirmière a accepté, confuse, personne n’avait pensé à me le proposer. Assise dans un fauteuil roulant, les pieds et les mains tout froids de cette traversée en blouse fine dans l’hôpital climatisé, j’ai paniqué entre les berceaux de la nurserie. Lequel était le tien ? Allais-je seulement réussir à te retrouver ? L’angoisse de ne pas te reconnaître montait à mesure que je cherchais. Puis, sous une lampe bleu, j’ai enfin revu ton visage, ton corps rond relié à des fils, j’ai tendu la main pour te toucher, tes lèvres, ton ventre, tes mains, ton volume sous ma paume, douce réalité à peine admise, je venais seulement de devenir mère.

J’ai ensuite dû dormir loin de toi, séparation atroce, déchirure des entrailles. J’ai finalement réussi, bercée par cet espoir de te retrouver demain, de te reprendre dans mes bras, plénitude différée, exaltation contenue. Après 9heures d’un sommeil de plomb, j’ai entrepris de me laver. L’eau claire et le savon à l’abricot (Ah ce gel douche orange et suave de cette grossesse !), la serviette rêche, la menthe de la brosse à dents. Ah cette douche de l’après accouchement, moment de délice et d’anxiété où le regard évite de s’attarder et l’esprit se concentre sur la chaleur de l’eau.

A peine habillée de propre et rassurée d’être entière, avec mon esprit tout neuf de repos, j’ai entendu du bruit dans la chambre et suis sortie en hâte de la salle de bains. Ton petit berceau était revenu à sa place près de mon lit.  Tu étais dedans. Petite personne de chair et de sang aux yeux grands ouverts et à la respiration franche. J’ai approché mon visage du tien.  Tu es née à nouveau. Je me souviens d’avoir eu faim et soif et envie de tout et de rien. Mais que le soleil pâle de septembre m’aurait largement suffi comme petit-déjeuner. Du moment que tu étais près de moi.

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