Madame Soleil

Elle nous fait le sel quand tout va mal, son poing serré autour des grains, qui tourne autour de nos têtes d’enfants fiévreux. Et ça gratte dans les cheveux le soir.

Elle nous fait le sucre quand tout va bien. Des petits morceaux qu’elle concasse dans du papier alu et qu’elle place un peu partout dans notre nouvel appartement. Et ça se désagrège parce qu’on n’oserait jamais les enlever. Le mauvais œil. Le mauvais sort. Terrassés par tant de détermination.

Elle nous fait l’eau quand on part. Un verre, parfois deux, jetés sur le perron de sa porte. Et ça inonde la moquette sombre de son entrée et nos chaussures qui se détournent, un peu rieuses de tant de superstition.

Elle nous fait « cinq sur toi et ton mari et tes enfants et ta femme » quand elle a peur. Qu’on perde le sel, le sucre et l’eau. « Cinq sur toi » en prenant nos deux mains jointes dans les siennes et en secouant un peu comme ça. Puis sa main sur notre tête les doigts tendus comme une étoile. « Cinq sur toi ». Pour les examens. Pour les mariages. Pour les grossesses.  

Elle nous fait les beignets quand nos corps de jeunes femmes saignent. Sa pâte élastique qui se rétracte dans l’huile brûlante. Et le sucre qui coagule quand elle tourne et retourne ses gâteaux dedans.  

Elle nous fait des petits bouts de tissu de vieux habits de son père pour porter chance. « A mettre dans ton linge ». « A garder toujours ». Et on se retrouve avec des reliques délavées dans les piles de bodys des bébés.

Elle nous fait des massages devant la télé, le tennis, Sacré Soirée, Zorro, ça dépend des horaires. Au milieu du salon, en relevant très haut notre tee-shirt et tant pis si ça découvre notre bidon, il lui faut de l’espace pour pétrir nos dos de ses ongles au vernis qui s’écaille, de ses rugosités qui griffent en apportant le frisson jusqu’au crâne. « Viens que je te masse ma fille, ça fait du bien ».

Elle nous fait des mystères en parlant à voix basse, la voix des faiseuses de mariage, des diseuses de bonne aventure en lisant sur nos lignes de la main. Ses histoires de Casablanca, de Meknès, son trousseau de jeune fille, ses clientes du salon de coiffure de la rue Claude Decaen, ses grilles de loto raturées, ses chansons de titi parisien qu’elle fredonne en soulevant des casseroles plus hautes qu’elle.

Elle nous fait la Mouna pour Kippour, le couscous pour les grands-jours, les bestels pour l’apéro, la salade cuite pour le samedi, la tafina, la dafina, la mercoda, les boulettes aux petits pois, la tchoutchouka, les couronnes, les cigares au miel, les montekaos, les makroud au figues, les croquants aux amandes. Elle nous fait ce qu’on veut du moment qu’on vient vendredi. « Vous viendrez vendredi ?? »

On viendra ce vendredi, on viendra mamie. Il fait soleil comme tu disais. C’est Shabbat dans quelques heures. C’est le 21 août, j’ai 40 ans, tu es partie cette nuit. C’est le 21 août et grâce à toi je crois aux  dates qui se répondent, 100 ans moins 40 égal 60, il me reste du temps pour manier le couscoussier et la boule de cristal. Grâce à toi, je crois aux messages cachés, aux intuitions, je crois aux hasards qui n’en sont pas, à tout ce qui enchante, dérationalise, poétise, à tout ce qui porte chance, protège, éternise.  

Crédit Mouna : Vanessa

Un commentaire sur “Madame Soleil

  1. Quel merveilleux hommage à votre grand-mère que mon père Emile BOUAZIZ a bien connu depuis Meknès, ainsi que son époux. Que son âme repose en paix aux côtés de son mari.
    Yaël BOUAZIZ (je suis la fille d’Emile Bouaziz, cousin de votre père).

    J’aime

Laisser un commentaire