Il s’en passe des choses minuscules. Des choses si petites, si douces, si fines qu’on ne les raconte pas. J’ai dû attendre six mois pour en faire un texte. Récolter patiemment les plumes de nos existences, les coiffer amoureusement l’une près de l’autre, les grouper au creux de ma main, nid douillet de souvenirs.
C’est si compliqué à décrire, cette lune de miel avec un bébé, cette bouffée de temps présent que je prends à chaque naissance. Obligée d’arrêter tout le reste ou presque pour mieux voir tous les détails. Les joues, les cuisses, petits beignets qui s’assèchent dans les plis avec le froid et que j’enduis de crème jaune. Les yeux qui s’agrandissent chaque jour, s’ourlent de sourire. Les cils qui poussent en une nuit. Les mains qui se tendent. Oh mon Dieu les mains qui se tendent. La bouche mouillée. Le nez qui se plisse. Les grimaces qui apparaissent. Les rires. Oh mon Dieu les rires. Parfois c’est bien moins que ça, moins que rien, un regard, une expression sur son visage, un mouvement, une mignonnerie, le pied dans la bouche, les bulles de lait, les plis du dos dans le bain, un roulé-boulé sur le parquet, une position d’aviation sur le tapis, des pointes tendues comme une petite ballerine, des cheveux doux qu’on caresse dans la nuit froide, des doigts minuscules qu’on serre pour faire passer des messages, des chaussons de 5cm qui pendent sur un fil, des compotes de 35 grammes, des purées de poche, des câlins qui étouffent presque, des bisous qui font rire, sur le nez, le menton, « encore maman », elle le dit sans le dire, elle grouille, elle croasse, elle éclate de bonheur, ma tête dans son ventre, mon nez dans sa bouche rose, sa bave partout sur nos deux visages, sirop aromatisé à la crème fraîche et transmetteur chimique de frissons.
L’allaitement se termine. Elle se tourne, elle gratte le sol, elle va bientôt décoller. Elle ne tête plus la cuillère, elle a compris, elle avale. Elle préfère la banane à la poire. Le poireau aux épinards. Le lait nature à celui aromatisé aux céréales. Elle n’aime pas qu’on la couche sans la prévenir. Elle se réveille doucement en suçant son pouce. Elle parle si on lui donne la parole. Elle aime les chansons. Elle ne supporte pas les tétines de grand. Elle boit dans un biberon naissance. Elle déteste qu’on l’essuie avec du sopalin. Elle aime les massages après le bain mais ça ne doit pas durer trop. Elle se laisse couper les ongles mais elle pleure au 7ème. Elle n’a pas beaucoup de cheveux mais elle est belle comme une poupée des années 50. Son cordon a mis deux mois à tomber. Ses nuits sont douces et paisibles ou alors c’est qu’elle a froid ou faim. Elle grogne quand j’écris trop longtemps, elle veut me voir danser, sauter, parler, sourire. Elle veut qu’on se balade, à l’école, à la boulangerie. Elle va encore me faire un tas de trucs minuscules. Qui ne mériteront pas un post, ni un texto. Je devrais attendre ces un an pour vous reparler d’elle.
Ma troisième. Égalité avec les deux autres. Égalité d’importance, de grandeur dans la splendeur absolue du détail à savourer tout de suite, maintenant. Nos existences sont si minuscules.
